Aller vers : retour sur deux journées professionnelles et une étude sur l’itinérance artistique dans les CDN
Dans le prolongement des États généraux des itinérances artistiques, deux journées professionnelles ont été organisées les 15 et 16 avril 2026 autour du thème « L’itinérance artistique en milieu urbain : un terrain de jeu à partager ». Co-construites par l’Onda (Office national de diffusion artistique), le Théâtre de La Commune, les Tréteaux de France et le Théâtre Public de Montreuil, en partenariat avec l’ACDN et avec la participation du CITI (Centre international pour les théâtres itinérants), ces rencontres ont exploré comment les propositions artistiques itinérantes, celles qui vont vers un public, un territoire, réinventent la relation aux espaces urbains et à celles et ceux qui les habitent.
Première journée à Montreuil : l’itinérance comme moteur de transformation et de coopération
Transformer la ville
La première matinée, accueillie au Théâtre Public de Montreuil, a croisé les regards d’artistes, d’acteurs publics, de structures sociales et d’habitant·es autour d’une question centrale : Comment l’itinérance artistique peut-elle être un moteur de transformation pour la ville ?
Fanny Broyelle, directrice de projets artistiques en espace public, coordinatrice du mouvement d’urbanisme culturel et sociologue, a présenté les conclusions de sa thèse soutenue en 2024 : Aventures artistiques et culturelles en milieu urbain : émergence et enjeux d’une culture professionnelle contextuelle et écosystémique. Elle y souligne que les aventures artistiques et culturelles en milieu urbain s’inscrivent dans le temps long, sur un territoire d’action, et en lien avec les habitant·es et des acteurs issus de différents mondes professionnels, étant intrinsèquement adaptées aux contextes auxquels elles s’adressent. Gwenaëlle d’Aboville, urbaniste et fondatrice de l’Agence Ville Ouverte, a quant à elle rappelé combien nos espaces urbains ont été cloisonnés au cours du siècle dernier. S’appuyant sur La convivialité d’Ivan Illich (1973), elle a plaidé pour décloisonner les lieux, introduire une présence artistique dans les projets d’urbanisme et faire valoir les droits culturels à travers la fête et l’usage partagé de l’espace.
Deux modèles en Seine-Saint-Denis
La Seine-Saint-Denis, territoire de coopérations multiples, a fourni le cadre de deux tables rondes animées à la Maison de quartier du Grand Air, présentant des dispositifs concrets.
La première a mis en lumière le TPMob, Théâtre Public Mobile, un vélo cargo modulable permettant d’accueillir des spectateur·rices « comme au théâtre » dans l’espace public ou chez des partenaires du territoire, grâce à un gradin et un matériel scénique léger et adaptable. Cette discussion a eu lieu en présence d’Antonin Delom, responsable des projets transversaux et conseiller à la programmation du TPM, Alexie Lorca, élue culture et éducation populaire de Montreuil et d’Est Ensemble, Julien Henrique, directeur de la Maison de quartier du Grand Air – centre social et Jonathan Ruiz-Huidobro, chef de service adjoint culture, art et territoire du département de la Seine-Saint-Denis.
La seconde a présenté le travail de La Poudrerie, Scène conventionnée d’intérêt national, avec Valérie Suner, directrice et metteuse en scène et Nicole Genovese, autrice d’Avec les pieds, créé sur le territoire de Sevran en 2025 et directrice de l’association Claude Vanessa. La Poudrerie place les habitant·es à l’origine et au cœur de son action et réinvente ainsi le rapport aux spectateur·rices par une approche participative (création de pièces de théâtre avec les habitant·es et à partir de leurs vécus et leurs expériences), et des modes de représentations itinérants, dont le spectacle à domicile. Les deux artistes parlaient de leur approche d’un « théâtre de la socialité », où les œuvres sont créées avec et pour les habitant·es.
En parallèle, Annabelle Guénéguès, coordinatrice de l’action culturelle pour les bibliothèques de Montreuil et Théo Cazedebat, chargé des relations avec les publics au TPM, présentaient le projet participatif La Bibliothèque de Fanny de Chaillé, dispositif mis en place dans les bibliothèques de Montreuil.
Deuxième journée à Aubervilliers : enfance, itinérance et espace urbain
L’enfant, chercheur d’hors
La seconde journée, partagée entre les Tréteaux de France et le Théâtre de la Commune, s’est ouverte avec la conférence Enfants et artistes dans la ville : tous chercheurs d’hors de Pascal Le Brun-Cordier, professeur associé à l’École des arts de la Sorbonne, responsable du master « Projets culturels dans l’espace public », directeur de Villes In Vivo et co-auteur de de La Ville relationnelle. Les 7 figures (Éditions Apogée, 2024). Il a décrit la ville comme expérience sensorielle pour les enfants, dont l’autonomie se construit à la friction de l’espace extérieur. Alertant sur la disparition progressive de l’enfant dans la ville, il a invité à penser une ville hospitalière, relationnelle et à hauteur d’enfant.
En écho à cette réflexion, l’Onda a présenté un document issu de ses groupes de travail Construire avec la jeunesse, proposant un cadre d’action pour engager avec la jeunesse des relations authentiques et transformatrices dans le champ du spectacle vivant.
Trois projets, une même invitation
Une présentation nomade a ensuite fait découvrir trois œuvres participatives invitant les enfants à exercer leurs droits culturels :
- KiLLT – Ki Lira Le Texte (Olivier Letellier, metteur en scène et directeur des Tréteaux de France) : un dispositif de lecture à voix haute collective de textes théâtraux pour la jeunesse ;
- Kids Rule The Street (Amandine Fluet, Compagnie La Voyette) : une invasion d’enfants dans l’espace public ;
- 50 mètres, la légende provisoire (Olivier Villanove, Agence de Géographie Affective) : un spectacle interrogeant la place de l’enfant et de ses trajectoires dans la ville.
Les deux journées se sont clôturées par une marche sensible dans Aubervilliers, conduite par Ariane Wilson (architecte et maître de conférence à l’École nationale supérieure d’architecture Paris‑Malaquais – PSL), reliant les Tréteaux de France au Théâtre de la Commune. Un protocole de marche écoutante, parlante et investigatrice, pour expérimenter et narrer la ville par la marche.
Mesurer l’impact de l’itinérance dans les CDN
Une commande stratégique pour le réseau
Ces journées ont également été l’occasion de présenter les résultats d’une étude commandée par l’ACDN à un groupe de six lauréat·es (Marie Bellon, Claire Brasse, Nadia Chonville, Clara Chrétien, Fanny Oberti, Guillaume Paire, et Anne-Gaël Ladrière, tutrice) du programme La Relève, initié par le Ministère de la Culture et porté par Sciences Po Executive Education. Leur mission : concevoir un outil permettant de mesurer l’impact des actions d’itinérance mises en œuvre par les Centres Dramatiques Nationaux.
Ce travail s’inscrit dans la continuité d’un premier état des lieux réalisé par l’ACDN et publié en mars 2024, qui avait mis en évidence la diversité des formes d’itinérance au sein du réseau et leur rôle essentiel dans le rayonnement des CDN sur leurs territoires. Historiquement au cœur des missions des CDN, dont les premiers furent des troupes itinérantes circulant entre villes et campagnes pour démocratiser la fréquentation du théâtre, les actions d’itinérance se sont particulièrement développées ces dernières années, souvent en lien avec les collectivités, les associations locales, les établissements scolaires et les acteurs du champ social. Ces actions participent également à plusieurs dynamiques structurantes pour le secteur du spectacle vivant qui peuvent se révéler être des impacts de premier plan : maintien du lien social, cohésion territoriale, démocratie culturelle, transition écologique des pratiques de diffusion, mais aussi soutien à l’emploi artistique et technique en région, accompagnement des équipes artistiques et insertion de jeunes professionnel·les.
Dans un contexte de diminution des financements publics, notamment de certaines collectivités territoriales et en particulier des départements, qui soutiennent généralement les actions d’itinérance, mieux documenter et valoriser ces initiatives est devenu un enjeu stratégique.
Ce que révèle l’enquête
S’appuyant sur six CDN (le CDNOI à La Réunion, le Théâtre de la Manufacture à Nancy, le Théâtre Public de Montreuil, le Théâtre de Lorient, les Tréteaux de France et la Comédie de Valence), l’étude a interrogé équipes, partenaires, élu·es, publics et artistes pour observer les différentes relations que ces théâtres entretiennent avec leur territoire.
Il en ressort plusieurs enseignements clés. L’itinérance n’est pas une simple stratégie de rayonnement, mais une posture politique assumée : aller à la rencontre des publics là où ils se trouvent, avec pour objectif premier la rencontre artistique en soi, indépendamment de toute venue ultérieure dans un théâtre. Elle représente un investissement humain, technique, économique et organisationnel réel, souvent peu visible, mais reconnu comme pleinement justifié par les équipes elles-mêmes. Les modèles économiques restent fragiles et hétérogènes, et les partenaires territoriaux (associations, communes, bibliothèques, EHPAD) ne sont pas de simples relais logistiques : ils sont les conditions mêmes de l’impact.
L’itinérance, enfin, ne déplace pas seulement un spectacle : elle déplace le rapport au fait culturel. Les habitant·es ne sont plus seulement destinataires d’une offre ; ils deviennent témoins, puis acteurs partiels d’un projet qui prend corps sur leur territoire.
Elle a des effets territoriaux, artistique et sociaux réels : elle représente à la fois un levier d’éducation artistique et de cohésion sociale, et permet le maintien d’une ambition artistique hors des lieux institutionnels.
Un outil d’évaluation qualitative au service du réseau
De cette recherche est né un questionnaire structuré en quatre axes (droits culturels, service public, dynamiques territoriales et économiques, pratiques professionnelles et innovation artistique) décliné en trois versions adaptées aux CDN, à leurs partenaires et aux publics. Cet outil se veut un support de compréhension, de dialogue et de valorisation. Il offre aux CDN des ressources pour objectiver leur utilité publique, nourrir les échanges avec leurs partenaires institutionnels et mutualiser les apprentissages au sein du réseau.
L’ACDN adresse ses sincères remerciements aux six lauréat·es : Marie Bellon, Claire Brasse, Nadia Chonville, Clara Chrétien, Fanny Oberti et Guillaume Paire, sous le tutorat d’Anne-Gaël Ladrière, pour ce travail précieux réalisé dans le cadre des projets collectifs du programme de formation continue de La Relève, initié par le Ministère de la culture, porté par Sciences Po (École affaires publique et Sciences Po Executive education) et Les Déterminés.

